La culture n’a pas de prix, et coûte 12 euro plein tarif

J’ai grandi en banlieue parisienne dans une ville de Seine-et-Marne plutôt jolie entourée de bois et avec beaucoup de verdures et de fleurs partout. Cette ville se trouve à 50 minutes de la Gare Saint-Lazare grâce au RER, et à une trentaine de kilomètres de Paris. La N104 n’est pas loin du tout, ce qui permet d’aller assez facilement à Paris en voiture. Il n’y avait pas grand chose pour m’encourager à m’intéresser à ce qu’on appelle la culture. J’étais seulement naturellement plutôt curieuse et j’aimais les jolies choses.

Faire de beaux dessins était plaisant, et j’aimais regarder de belles images dans les livres de la bibliothèque de l’école. Les impressionnistes me subjuguaient déjà et c’est en eux que je me retrouvais le plus. J’ai aussi aimé les belles histoires et c’est pour cela que la lecture ne m’a pas parue fantastique. Mes parents ne savaient pas bien lire, et la simple capacité à lire et comprendre me donnait un sentiment de puissance car je pouvais accéder à des choses qu’ils ne pouvaient même pas imaginer. Je les ai malgré moi très vite perçus comme emprisonnés par une forme obscurantisme à cause de cette incapacité à lire.

Être capable de lire, d’écrire, de m’exprimer, de partager, avoir été encouragée à dessiner, n’a coûtée. Ce sont des choses qui ont été financées par l’Etat (donc un peu par tous les Français) puisque l’école est obligatoire et gratuite. Mes parents ont participé financièrement à ce que j’aille à l’Etude le soir, là où je faisais mes devoirs et où on m’aidait surtout à les faire lorsque je ne comprenais pas les consignes. Je pense d’ailleurs qu’aller à l’Etude tous les jours toute ma scolarité m’a aidée à avoir une certaine faciliter à faire des choses le soir en rentrant du travail. Mais c’est une sortie au musée du Louvre en classe de 6e qui a lancé mon réel intérêt pour fabriquer du beau. Je me rappelle précisément de la première fois que je vis La Victoire de Samothrace puis immédiatement après les fresques de Botticelli.

Je trouvais magnifique qu’on peigne sur un mur, et que cette peinture survive à son auteur pendant des siècles. J’avais le sentiment que les choses exposées au musée n’était pas seulement des morceaux de belles choses, mais qu’ils étaient réellement des vestiges du passage d’individus. J’aimais imaginer la main du peintre, regarder de près une toile et figurer dans mon esprit le sens du pinceau. J’aimais également visualiser le Palais du Louvre lorsqu’on y habitait. Je ne sais pas si le fait d’être éloignée du patrimoine et de l’histoire de ma famille m’a donné l’envie d’approcher le patrimoine du monde, mais parfois je trouve cela finalement plutôt logique. Dès que j’ai acquis de l’indépendance financière, il m’a paru évident que la lecture, les musées, les expositions, le théâtre, et tout ce qui s’attachait à la création et au patrimoine ne devait être des motifs d’économie. C’était par instinct que je me disais que s’il faut payer pour continuer à être inspirée en ayant accès à des lieux où se concentrent les belles choses, alors je paierai. Mais j’ai très vite senti des limites financières. Seules les tarifs préférentiels m’aidaient à continuer à fréquenter des lieux d’activités culturelles. Fort heureusement la Bibliothèque Universitaire n’avait que pour seule limite ses horaires de fermeture ! Mais ne pas avoir toujours les moyens d’aller dans un musée aide également à chercher des lieux plus ou moins alternatifs. Entrer dans une galerie d’art par curiosité et regarder les architectures des bâtiments ne coûte rien !

En 3e année de licence, j’ai eu un cours de « Médiation Culturelle« . C’est à cette époque que j’ai appris que certaines activités n’étaient pas comptées comme culturelle de manière que je voyais comme presque arbitraire. Comme s’il y avait la vraie et la fausse culture, la noble et la moins noble et je trouvais alors que la comptabilisation de l’accès à la culture était légèrement biaisée. Lors de mon examen de fin d’année, on me demandé de disserter sur au sujet du succès ou de l’échec de la médiation culturelle en France. Les chiffres m’encourageaient à dire que la médiation culturelle était peu efficace car les personnes les moins diplômés et aux revenus les plus faibles continuaient à peu fréquenter les lieux décidés comme étant culturels. Je voyais comme une injustice et un snobisme profond de devoir montrer ces personnes comme des désespérés qui n’ont aucune volonté d’être cultivés. J’ai ce jour ci eu une très mauvaise note.

Je pense en effet avoir eu la mauvaise idée de donner mon avis lors d’un examen de fin d’année qui devait valider mon diplôme. Pris d’un élan d’écriture, j’avais avancé qu’il fallait quasiment repenser la médiation culturelle telle que le professeur (le correcteur) nous le présentait. La réussite de la médiation culturelle doit elle se situer dans les taux de fréquentation ou dans l’accès et la mise à disposition du patrimoine du monde ?

En 2014, le musée du Louvre qui m’a tant inspirée a décidé de limiter le nombre de journées gratuites dans l’année ((Pétition demandant le retour des premiers dimanches du mois gratuits : http://premierdimanchedumoisgratuitaulouvre.wesign.it/fr)). Ce nombre de journée redevenues payantes ne dépasse même pas la dizaine par an, et je me suis demandée quel est le réel intérêt de cette limitation. Cela va-t-il réellement limiter le nombre de visiteurs dans le musée les jours de gratuité pour rendre les visites plus confortables ? Cela va-t-il réellement apporter plus d’argent à l’institution du musée du Louvre ? Ou bien est-ce pour compenser les jours de grève de l’an dernier ?

Selon les chiffres de fréquentation du rapport d’activité 2012 du musée du Louvre, il n’est pas à plaindre. Une progression de 9% par rapport à l’année précédente soit 830 000 visites de plus, personne ne considère cela comme étant un échec.

En regardant les parts de type de public, on peut dire au premier coup d’œil qu’un gros tiers des visiteurs du musée du Louvre bénéficient ou de la gratuité ou de fortes réductions.  Mais les schémas que je vous montre ici ne permettent pas vraiment de produire une vision réaliste. Il faudrait générer des bulles avec des données brutes pour avoir une vision des personnes à la fois étudiantes et étrangères ou étudiantes mais de plus de 26 ans, etc.

Si on habite en région parisienne ou à Paris même, l’achat d’abonnement à l’année pour accéder à des lieux dont on apprécie particulièrement les programmes est particulièrement rentable. L’abonnement est une habitude que j’ai vite prise pour le Grand Palais et le Centre Pompidou. Les expositions temporaires sont relativement chères et payer une bonne fois pour toute une vingtaine d’euro à l’année me paraît toujours plus avantageux que plus de 10 euro à chaque visite.

C’est ainsi que pendant un long moment je ne me suis plus souciée des prix des musées, des expositions, des salles de cinéma, des inscriptions en bibliothèque (non laissez les à des tarifs modérées je vous en prie !). Je cumule le fait d’être jeune, de m’être renseignée sur les bons plans pour payer le moins cher possible, et je suis ressortissante de l’union européenne. Tout ceci m’a toujours donné accès à des tarifs préférentiels ou à la gratuité. Pourtant ce ne sont pas des arguments pour visiter. Le prix n’a jamais été un argument, c’est d’abord les sujets et l’accompagnement autour des visites qui m’ont attirée. Après on se débrouille pour y aller les jours où c’est moins cher. J’ai dans l’idée que les événements comme Les journées du Patrimoine ou La nuit des musées ne servent que de prétexte annuels pour qu’on s’intéresse de nouveau massivement aux programmes des lieux culturels. Le jour de presque gratuité est quant à lui un rendez-vous. Mais la vraie richesse de ces événements se situe pour moi dans les médiations mises en place et l’ouverture de lieux habituellement non accessibles.

Au début de l’année 2014, une loi a eu pour volonté de favoriser le commerce des livres en France, en encadrant la vente de livres en ligne. On a vite surnommé cette loi comme étant une « loi anti-Amazon » car c’est ce géant du Web qui cumule à la fois les -5% permis et la livraison gratuite.

Je me suis posée beaucoup de questions lorsque cette loi a été votée par le Parlement. Je me suis demandée d’une part pourquoi le Ministère de la Culture nivelait l’accès aux livres vers le bas. La livraison gratuite est un confort et Amazon pouvant livrer dès le lendemain a effectivement joué une bonne carte. Mais le succès d’Amazon n’est pas vraiment dans les best-sellers mis sur table en librairie, plutôt dans les livres peu ou plus édités, d’occasion, en langues étrangères. Ne mettons nous pas Amazon en exemple type de la longue traine de Chris Andersen dans nos cours d’économie ?

[…] les vendeurs en ligne mettent en avant l’abondance potentielle de la gamme offerte, bien plus large que celle d’un magasin traditionnel. On appelle cela, à la suite de Chris Anderson, la « longue traîne » (the long tail). Ce serait même une caractéristique sur le Net. ((Dang Nguyen GodefroyMevel Olivier, « Nouvelle et ancienne économie  », Revue française de gestion 4/ 2007 (n° 173), p. 113-130
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2007-4-page-113.htm
DOI : 10.3166/rfg.173.113-130))

D’autre part, j’ai eu le sentiment qu’on résumait trop les libraires à de simples distributeurs. Hors grandes enseignes comme Cultura, qui veut mettre en avant son métier de libraire, les librairies ne sont pas et ne veulent souvent pas être des supermarchés du livre. Du moins c’est ce qu’on constate chez des libraires sympas et proches de leur métier. Le prix semble au centre de la préoccupation. Pratiquer des prix un peu plus bas ou sous une autre forme, offrir un service supplémentaire est une atteinte à la concurrence. Nous devrions donc tous avoir les mêmes offres et rien ne devrait différencier un commerce d’un autre pour une totale transparence ? Pourtant j’ai pour vision – idéaliste ? – que la valeur ajoutée du libraire se situe dans le conseil et dans la mise en avant d’ouvrages par choix ciblés en fonction des attentes d’un quartier et d’une clientèle.

Rappelons-nous des librairies Mona Lisait qu’on voyait dans plusieurs endroits de Paris. Certes les tarifs pratiqués étaient bas grâce à un catalogue de livres qui n’était plus au centre des attentions du marché, mais le vrai succès se situait dans la prise en charge de l’offre de livres qui répondait aux demandes d’une vie de quartier. Il était ainsi naturel que la librairie Mona Lisa à proximité du Centre Pompidou mette en avant des livres d’art.

Pourquoi tirons-nous les choses vers le bas ? Pourquoi la solution pour mettre d’accord librairies et librairies en ligne serait de faire en sorte qu’on paie tous plus cher ? La livraison gratuite était un service offert par Amazon, le conseil du libraire n’est-pas également un service offert par la librairie ? Dans les musées en France, on paie plusieurs choses : l’entrée, le service de médiation (audioguide, etc.). Fort heureusement, les plans de musées sont gratuits dans une grande majorité d’endroits.

En Grande-Bretagne le système est tout à fait différents car l’accès aux musées nationaux est gratuit. La rémunération se fait quant à elle par don. Le musée Tate Modern de Londres est balisé de tirelires transparents où chacun peut mettre 1 £ en échange d’un plan du musée. Pourtant cette tirelire n’est pas un bac à pièces jaunes, j’y ai souvent vu des billets ! Mais ce mode de fonctionnement est un risque qu’on n’est peut-être pas près à prendre ici, dans notre économie de conservation des modèles historiques et où les innovations de services sont des risques pour la concurrence.

Je n’ai pas de réponse ni de conclusion. Je m’interroge seulement, en me demandant si nous cherchons dans le bon sens et si nous prenons les choses par le bon bout ou pas. L’accès à la culture n’a pas nécessairement à être gratuit et totalement financé, il n’a pas non plus à être assez cher pour bloquer une partie de la population. En revanche, ce que je pense, c’est qu’on se concentre sans doute trop sur des tarifs. Le tarif, la gratuité, la promotion, ne sont pas des fins en soi.

D’ailleurs, il y a quoi à voir au cinéma en ce moment ?

J'ai créé ce blog en 2009 pour parler de mes découvertes et de tout ce qui m'émerveillait au quotidien. Aujourd'hui je cherche à partager mes sources d'inspiration, ainsi que mon retour d'expériences dans ma vie d'entrepreneur freelance.

8 commentaires

  1. Je vais réagir sur Amazon dont je suis un client régulier.
    D’un coté, Amazon permet d’acheter des produits culturels moins cher. De l’autre, c’est une entreprise dont les actionnaires ont décidé de réaliser des pertes tous les ans jusqu’à étouffement de la concurrence.
    Que le législateur tente de balancer cette stratégie de prédation, même si à court terme elle joue contre la diffusion de la culture et les consommateurs, à long terme… on verra.

  2. @Magicyoyo : Amazon est plus qu’un géant, c’est un titan. Ce site a une telle force de frappe que s’il décidait de produire des navettes spatiales, il le pourrait sans doute.
    Mais comme on le dit souvent, c’est une question d’objectif. L’objectif est-il de favoriser une économie culturelle, ou de favoriser une diffusion culturelle ?

  3. Je pense qu’on ne peut pas comparer la livraison offerte au conseil en librairie. Le conseil en librairie n’est pas border-line avec la loi, la livraison gratuite l’est. C’est un service monétaire et la loi sous entend que monétairement, le livre neuf aura le même tarif partout en France. Et les librairies indépendantes ne peuvent pas suivre l’envoi gratuit.
    Les librairies de seconde main ou de déstockage ne sont plus sous le coup de cette loi et qu’elle plaisir d’aller y farfouiller.
    A l’heure actuelle, les libraires sont même contre le 5% et souhaiteraient remercier la fidélité des clients autrement. Petits journaux gratuits, goodies, rencontre avec les auteurs etc … Comme quoi tu n’es pas toute seule, rassure toi, a te poser la question de remettre le débat sur un autre plan ;)
    Mais ce n’est vraiment pas évident. Une majorité de client recherche la le petit plus en monnaie sonnante et trébuchante :/ C’est complique de ménager la chèvre et le choux, économie et diffusion…

    Je crois que la librairie dont tu parles c’est « Mona Lisait » :x

  4. @Norethrud : C’est vrai qu’on peut difficilement comparer l’incomparable. :)
    Oui c’était « Mona Lisait », un lapsus, je vais corriger cela. Merci !

  5. Bonjour,
    J’ai eu la chance de baigner dans la culture « classique » (France musique allumée en continue le weekend et mon père très/trop souvent derrière un livre..)
    Aujourd’hui je savoure la quasi gratuité d’une certaine culture grâce aux dépôts-vente et au web. J’achète les livres 1 euro le kilo. Évidemment, il ne faut pas chercher les dernières parutions mais tous les classiques sont disponibles, trop même. Dernière trouvaille : l’intégrale des gravures de Rembrandt à 4euros. Et sur le web, toutes les symphonies de Beethoven par exemple en quelques clics.

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