Ma littérature interdite

Il y a quelques années j’ai furtivement rencontré l’auteur de Ladavann, une orchidée sauvage : journal d’une jeune fille handicapée sous les Khmers rouges. Aujourd’hui l’exemplaire dédicacé par Lada Vallantin Dulac est toujours sur ma bibliothèque, mais je n’ai toujours pas osé l’ouvrir. Ce livre est l’autobiographie romancée d’une enfant handicapée qui vit dans un régime ou le moindre détail peut faire pencher la balance entre la vie et la mort. Je me rappelle alors de ma mère qui me raconte que le simple fait de porter des lunettes de vue était un argument pour une arrestation.

Le régime khmer rouge a dominé le Cambodge entre 1975 et 1979. Ce sont quatre années qui ont suffi pour tuer 20% de la population khmer soit 1,7 million de personnes. Les emblèmes de cette terreur sont notamment les mines qui continuent de faire des victimes ou encore le camp S-21 que documente Rithy Panh dans son film S21 – La Machine de mort Khmere rouge. Une VHS traîne également dans un placard de chez mes parents. Il s’agit de la cassette de La Déchirure qui narre l’histoire d’un journaliste du New York Times resté au Cambodge alors que la repression s’installe dans le pays.

Voilà pour la vidéographie conseillée.

Je ne sais pas s’il existe beaucoup de témoignages écrits de cette époque. En vérité je n’ai jamais réellement cherché. Lorsque je cherche des livres sur le Cambodge, je me dirige plus agréablement vers les ouvrages de photographies d’Angkor Wat ou tout ce qui est en rapport avec l’histoire médiévale khmer. La puissance et le déclin de l’empire est une aventure passionnante qui n’a pas beaucoup à envier aux empires occidentaux.

Mais il y a cette littérature interdite, cette littérature que je me suis interdite.

Ce n’est pas du négationnisme, je crois que c’est une forme de respect à la pudeur qu’ont mes proches sur cette époque. Lorsqu’il s’agit de parler de l’époque des khmers rouges, cela se fait sans complexe mais jamais en détail. Je n’ai appris qu’il y a 1 an, par un cousin, comment cela s’était passé pour ma famille.

Je n’ai pas cette curiosité de demander, comme si cela n’était pas mon rôle de poser ces questions. Pourtant cette épisode de notre histoire à tous devrait être une leçon.

Les livres pourraient alors m’apporter quelque chose. Je ne les ouvre pas, je ne les cherche même pas.

Il y a alors des moments comme aujourd’hui où je ressens un part de vide en moi. Un sentiment presque coupable d’ignorance de ce qui fait partie de moi. Peut-être faut-il que je prenne du recul. J’ai au final le pressentiment que les questions ne viendront pas de moi, mais de la génération suivante.

 

Ce billet est volontairement sans aucune image, même pas pour mes chers amis les agrégateurs de flux RSS. Un billet sans image pour des souvenirs sans image. Ce ne sont même pas mes souvenirs d’ailleurs.  

J'ai créé ce blog en 2009 pour parler de mes découvertes et de tout ce qui m'émerveillait au quotidien. Aujourd'hui je cherche à partager mes sources d'inspiration, ainsi que mon retour d'expériences dans ma vie d'entrepreneur freelance.

4 commentaires

  1. Je ne suis pas d’origine cambodgienne, mais je ressens un peu la même chose que toi. Quand je vais au Cambodge, je ne vais pas dans les grottes où sont entreposés les restes des victimes, je ne vais pas visiter les sites dédiés à la mémoire et à part la déchirure que j’ai vu avec intérêt, je ne lis pas les livres portant sur le génocide. Ce n’est pas une négation, au contraire, et j’appelle de mes voeux un travail de mémoire, mais je ne me sens pas capable de vivre avec ces informations. Quand je suis au Cambodge, j’essaie aussi de vivre le temps présent et de ne pas être submergée par ces images du passé, et ce n’est pas facile. On peut me croire lache, mais j’essaie juste de ne pas me noyer dans cette histoire qui n’est pas la mienne, mais qui fait tout de même un peu partie de moi après trois séjours au Cambodge.

  2. Si un jour tu ouvres finalement cette part d’histoire : « Cambodge année Zéro » de François Ponchaud est un témoignage très intéressant, tout autant que le bonhomme amoureux du pays d’ailleurs.

  3. J’ai vu le film « La Déchirure », j’ai le livre à la maison mais jamais ouvert.

    Ce film m’a montré ce que certains membres de notre famille ont vécu et je dois avouer qu’ils ont connu l’horreur et la terreur.

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