Le Tea Time, entre symbolique culturelle, réforme sociale et propagande

Le thé est un breuvage, une tradition, ou encore un rendez-vous. Comme d’autres boissons, il est un prétexte à la création de lien social et ses nombreuses variétés ravissent les gourmands amateurs d’infusions. J’ai trouvé il y a plusieurs jours des photographies montrant des militaires à l’heure du thé, et c’est ainsi que je suis venue à ces recherches sur une variation de l’image du thé.

Symbolique luxueuse, synonyme de détente ou encore de copieux Afternoon Tea (Burps !), l’heure du thé et la théière ont aussi été synonyme de vie ouvrière difficile. Le thé et le rituel de sa consommation sont fondateurs de liens sociaux. Voici donc un aperçu de mes recherches sur le sujets pour un paradoxe entre raffinement et crise sanitaire, mais aussi entre cohésion et propagande.

Jean-Étienne Liotard, Nature morte d'un service à thé, huile sur toile, 378x16 mm, 1781-1783, The J. Paul Getty Museum
Jean-Étienne Liotard, Nature morte d’un service à thé, huile sur toile, 378×16 mm, 1781-1783, The J. Paul Getty Museum

La fabrication des théières en porcelaine et l’image de l’ouvrière malade

L’industrie de poterie dans le district de Staffordshire à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle a été au centre d’une réforme sociale autour du thé. En effet, ce territoire du Royaume-Uni dispose d’une terre particulièrement propice à la production de porcelaine grâce à une concentration intéressante en charbon, marne, terres argileuses et silice. Tout semble réuni pour pouvoir commencer une une production intensive de théière, symbole britannique logique grâce à la tradition de l’heure du thé.
Le recensement de 1851 dénombrait alors une population de 84 000 habitants sur cette conurbation de six villes. Bien-sûr la porcelaine n’était pas la seule activité de l’industrie potière qui était diversifiée.

Un grand nombre d’ouvriers souffraient alors de saturnisme en raison des techniques de production. Cette intoxication aigüe au plomb a des conséquences très grave sur la santé, c’est tout simplement de l’empoisonnement. Pourtant, bien que massive, les ouvriers pottiers, ou potters, n’était pas une population visible et les dangers de leurs conditions de travail à une époque ou Charles Dickens montre la pauvreté ouvrière demeurent masqués aux yeux du public. L’Historien Julien Vincent ((Julien Vincent « La réforme sociale à l’heure du thé : La porcelaine anglaise, l’empire britannique et la santé des ouvrières dans le Staffordshire (1864-1914) », Revue d’histoire moderne et contemporaine 1/2009 (n° 56-1), p. 29-60. URL : www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2009-1-page-29.htm)) cite une apparition des potters dans la culture britannique dans le roman de Arnold Bennet intitulé Anna of the Five Towns ((Arnold BENNETT, Anna of the Five Towns, Londres, Penguin,1903)) publié en 1903.

Document du Women's Trade Union League of Illinois, 1907
Document du Women’s Trade Union League of Illinois, 1907

Des lois sanitaires sont apparues entre 1890 et 1914 pour permettre des inspections dans les fabriques de céramiques dont la production est jugé insalubre. Le fait intéressant dans cette histoire est le caractère sexué de ces lois dans laquelle les inspecteurs sont des femmes à qui on donne une responsabilité et une valeur d’autorité quelques années après la fondation du Women’s Social and Political Union. Petite victoire féministe ? Julien Vincent remarque pourtant une ambiguïté de la legislation qui permet des fonctionnaires féminines de procéder des inspections pour favoriser la protection des ouvrières et de leurs enfants. Quasiment économiquement marginales, les femmes sont mises en scènes dans la figure de l’ouvrière malade par leur faiblesses physiques démontrées par les médecins de l’époque ((Anna DAVIN,« Imperialism and Motherhood », History Workshop Journal, V,1978, p. 9-65.)). Les hommes ne souffraient-ils donc pas de saturnisme ? Bien que les statistiques sexuées mises en place dans les années 1900 permettent de déterminer proportionnellement un plus grand taux de victimes chez les femmes. Entre combat pour des conditions de travail sanitairement viables et égalité entre les travailleurs, l’histoire de l’industrie céramique n’est pas simple.

Je trouve cette affaire intéressante au sens où on a tendance à très vite associer la consommation thé à l’anglaise à celle de beaux salons bourgeois et de service à thé raffinés. La céramique au centre de la construction visuelle du Tea Time a pourtant une histoire sociale où les tableaux d’ouvrière malade et de napperons de dentelles s’opposent radicalement.

Une image de l’heure du thé, trendings on Tumblr

Une rapide recherche sur Tumblr permet de voir une mise en scène du thé consommé à l’anglaise.

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Alice in Wonderland et l’heure du thé vue par les francophones

L’heure du thé, ou l’heure du thé, dans Alice au Pays des Merveilles a marqué les esprits. Malheureusement, nous autres francophones souffrons de défaut de traduction et d’un manque culturel. Le Tea Time n’a effectivement pas grand chose à voir avec notre goûter de 16h30. Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez lire l’article « Problèmes culturels de la traduction d’Alicein Wonderland en français » de Claude Romney ((ROMNEY Claude, « Problèmes culturels de la traduction d’Alicein Wonderland en français »,  Translators’ Journal, vol. 29, n° 3, 1984, p. 267-280., URL : http://www.erudit.org/revue/meta/1984/v29/n3/003976ar.html)).

L’afternoon tea est un réel repas, copieux il permettait de tenir le coup de 17h00 jusqu’au dîner dans un pays où le déjeuner n’est pas vraiment un repas. C’est ensuite devenu un réel rite social.

Je ne résiste pas à partager de nouveau avec vous cet extrait de film marquée par la chanson du Non-Anniversaire.

http://youtu.be/UNhz7zDiEsQ

Une source de cohésion et de lien social

L’heure du thé est quelque chose d’au final assez social. Instaurée en Grande-Bretagne durant le XVIIe siècle,  la légende dit que le Tea O’Clock est l’œuvre d’Anna de Bedford qui prenait des encas en fin d’après-midi où le thé était la boisson principale, à une époque où les taxes faisait du thé un produit de luxe. La bourgeoisie anglaise a bien entendu imité cette nouvelle habitude.

J’ai trouvé dans les archives de la Bibliothèque Nationale d’Écosse des photographies montrant des soldats en mission prenant le thé. Disposés en groupe circulaire, ces militaires semblent très détendus tout en étant dans un contexte qu’on imagine tout à fait tendu. Ces images, sont des images réalisées au cours de la guerre 14-18 soit la première guerre mondiale. Il s’agit de propagande destinée à l’arrière. Elles permettent ainsi de communiquer une image positive et rassurante pour que la population continue de soutenir une guerre que l’Histoire sait particulièrement meurtrière.

L'heure du thé, une image qui rappelle un célèbre déjeuner sur l'herbe destinée à la propagande durant la première guerre mondiale. National Library of Scotland, Flickr Commons.
L’heure du thé, une image qui rappelle un célèbre déjeuner sur l’herbe destinée à la propagande durant la première guerre mondiale. National Library of Scotland, Flickr Commons.
Des soldats britanniques juste derrière les tranchées buvant du thé pour rassurer l'arrière. National Library of Scotland, Flickr Commons
Des soldats britanniques juste derrière les tranchées buvant du thé pour rassurer l’arrière. National Library of Scotland, Flickr Commons
Le Tea Time des soldats dans les tranchées. Une image de propagande à destinations des familles restées en Grande-Bretagne, National Library of Scotland, Flickr Commons
Le Tea Time des soldats dans les tranchées. Une image de propagande à destinations des familles restées en Grande-Bretagne, National Library of Scotland, Flickr Commons

Chaque tradition peut être détournée

Le Tea Time est à la fois une particularité culturel et un symbole national. Aujourd’hui il continue de séduire en tant qu’apporteur de lien social et de prétexte aux rencontres. Le succès des salons de thé et même des Tea Party à l’américaine montrent bien que cette tradition continue de charmer nos contemporains.

Et comme toutes les traditions, l’heure du thé permet de renforcer la cohésion, et même la cohésion de nationale en tant de guerre en étant le centre de campagnes photographiques pour la propagande. De la même manière, comme toutes les activités nécessitant une production massive et industrielle, l’histoire du thé a aussi eu son lot de conflits sociaux où l’ouvrière-mère malade s’oppose à la bourgeoise qui organise son Afternoon Tea.

Mais tout cela n’est qu’une partie de l’histoire de ce fabuleux breuvage.

J'ai créé ce blog en 2009 pour parler de mes découvertes et de tout ce qui m'émerveillait au quotidien. Aujourd'hui je cherche à partager mes sources d'inspiration, ainsi que mon retour d'expériences dans ma vie d'entrepreneur freelance.

2 commentaires

  1. Merci pour ce billet très intéressant, dans lequel je découvre certains aspects historiques que j’ignorais complètement. Pour info, je suis une grande consommatrice de thé, que j’ai appris à boire quand j’ai vécu à Londres 3 ans.

  2. Bonjour, auriez vous d’autre liens concernant le sujet que je puisse me renseigner il est très difficile de trouver des ouvrages ou articles, qui traite du sujet, je m’intéresse à la symbolique, aux représentations picturales, voir aux mythes autour de l’objet théière.
    Bien à vous.

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